L'autre jour, notre promenade nous a fait passer dans une petite rue, entre l'avenue du Maine et le boulevard du général Leclerc. Nous avons doublé un vieil homme qui marchait aidé de deux cannes, avec une lenteur incroyable. Ses jambes semblaient à peine le porter, et le mouvement de ses pieds - incontrôlés, fragiles - qui se soulevaient et s'abaissaient comme des membres morts montrait bien la nécessité des béquilles.
En le doublant, j'ai tourné la tête et j'ai aperçu son visage : un beau visage, pas aussi vieux que son handicap le laissait penser, et tourné légèrement vers le sol avec comme un air d'extrême concentration, comme si tout son être était absorbé par l'effort de la marche. Ca m'a mis une bouffée d'émotion en pleine tête, qui revient dès que j'y repense, et me submerge jusqu'à m'en mettre les larmes aux yeux... Je suis certainement trop sensible ! Alors, j'essaye de la dire, cette émotion. Je ne sais pas si c'était de la compassion ; l'émotion est venue en pensant que c'était admirable de faire l'effort d'aller prendre l'air alors qu'on a autant de mal à marcher, et ensuite en pensant à son retour chez lui : vit-il seul ? Est-ce que quelqu'un l'attend ? Je crois que la vague d'émotion que j'ai ressentie est venue de la combinaison de ces deux pensées : la peine qu'il puisse être solitaire en plus d'être handicapé, et l'admiration pour son courage. Car il s'agit bien de courage, et c'est ce qui se lisait sur son visage : sa marche lente, solitaire, difficile, absurde - comme chacune de nos vies - ressemblait tout de même bien aux efforts incessants et nobles d'un coeur humain qui se bat.J'aurais voulu prendre un café avec lui, et le connaitre, savoir s'il est heureux...et puis le temps de ressentir tout ça, de l'échanger avec ma femme, nous étions déjà cent mètres devant lui : c'était trop tard. Et puis, l'émotion était passée...
Il ne lira jamais ce texte. Mais je veux quand même lui exprimer mon émotion et mon admiration.
[ratings]Souvent le matin, en partant de chez moi pour aller travailler, je vois un couple avenue du Maine. Il est 06h30, je ne sais pas s'ils sortent d'un immeuble voisin, ou s'ils se sont rejoint ici. Entre 50 et 60 ans, la femme semble attaquée par l'alcool, lui semble plus sain. A chaque fois que je les ai vu (souvent), ils semblent sur le point de se quitter (pour la journée ? pour la vie ?). Ils se prennent souvent dans les bras l'un de l'autre, se parlent, avec entre eux comme une tendresse excluant toute sensualité. Je ne connais pas leur histoire. La scène rituelle montre qu'ils partagent au moins de la tendresse, sinon de l'amour. Lui semble loin, en retrait. Il porte sur le visage une sorte de tristesse de fond sereine, elle porte sur le visage une détresse un peu hagarde. Elle est plus agitée, s'écarte de lui souvent, revient dans ses bras. Comme si elle voulait l'emmener avec elle, mais sans savoir où...On dirait une enfant ; peut-être la manière - protectrice - qu'il a de la prendre dans ses bras. Selon mon humeur, mon imagination, j'imagine leur histoire sous des angles différents. Ce pourrait être simplement un couple très soudé. Le mari ou la femme partant travailler tôt, et ils se disent au revoir pour la journée. Mais l'au revoir est trop long pour une journée, et l'air qu'ils ont de vouloir se cacher, l'espèce d'urgence sourde qui semble animer la femme, laissent entrevoir une histoire plus compliquée. Peut-être une histoire de séparation rendue impossible par le temps passé. Lui, ayant refait sa vie ailleurs, avec femme et enfants, et Elle toujours amoureuse. Et Lui, ayant gardé de la tendresse et n'ayant jamais pu écarter l'ancienne amante, par peur de faire mal à un être déjà diminué. Peut être une histoire sordide, complétant la première, d'homme marié faisant croire à son amante qu'il va quitter sa femme depuis 30 ans. Et l'amante docile qui attend une bouteille à la main l'évènement salvateur qui ne viendra jamais. Je ne sais pas. Je ne saurais probablement jamais. Ce qui est sûr, c'est que quand je les vois, j'ai toujours une sensation étrange, une émotion un peu mélancolique : on ne voit pas souvent des couples qui restent au même endroit sur le trottoir plus de trente secondes, encore moins à 6H30 du matin. Cette situation rappelle un quai de gare. Peut-être est-ce ça d'ailleurs, leur histoire : une éternelle partance recommencée chaque jour au petit matin.