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  • Réfutation et méthodologie des programmes de recherche scientifique

    Réfutation et méthodologie des programmes de recherche scientifique

    Par le biais de mon réseau, j’ai réussi à mettre la main sur un article passionnant d’Imre Lakatos, logicien et mathématicien, épistémologue et philosophe des sciences hongrois qui ayant fui le stalinisme, a poursuivi sa vie et sa carrière en Angleterre, sous l’influence de Karl Popper. L’article en question est « Falsification and the Methodology of Scientific Research Programmes », un des chapitres d’un livre co-écrit avec Musgrave. Comment arrive-t-on à lire un article comme celui-là, me direz-vous ? Et bien, en lisant l’ouvrage de Bence Nanay, il y citait le travail de Lakatos sur les « programmes de recherche », et couplé au fait que ça renvoyait sur Popper (que j’apprécie beaucoup), j’ai eu envie d’en savoir plus. J’emprunte la photo de Lakatos au site New Criterion.

    Passionnant et dense

    Le chapitre en question, qui fait une trentaine de pages en anglais, est dense et passionnant. Il est agréable à suivre, rigoureux et synthétique, et on y reconnait bien la patte d’un élève de Popper. Je me suis fait une petite liste de passage à citer, de citations à garder dans ma collection, et j’y ai bien retrouvé une passionnante réflexion sur le savoir, la connaissance et la progression des connaissances. Comment « sauver » la rationalité scientifique quand aucune connaissance ne peut être certaine ? Ce que j’ai apprécié, c’est que l’article revient sur un certain nombre d’attitudes qu’il est possible d’adopter vis-à-vis de la connaissance, pour en souligner les limites, et en se basant sur des exemples très concrets de l’histoire des sciences et de la physique. Si on ne peut rien prouver de manière absolument certaine, et si on ne veut pas se contenter de l’idée d’une vérité scientifique qui ne serait qu’un consensus, quel est le modèle le plus pertinent de la progression des connaissances ? Je ne vais pas essayer de tout résumer, car c’est trop dense pour être fait, mais je vais essayer de garder quelques idées clefs, concepts importants, et partager quelques citations. Si vous voulez gagner le temps de la lecture, vous pouvez garder l’idée clef, déjà présente chez Popper, que pour l’accès à la connaissance et le progrès vers la vérité, le meilleur moyen est la compétition permanente entre les idées, théories, énoncés, pour mieux décrire la réalité déjà connues ET prédire des faits nouveaux observables. Lakatos apporte une contribution intéressante avec l’idée de « programme de recherche progressif/dégénératif », qui décrit des mécanismes permettant sur un horizon moyen-terme de distinguer les théories qui tiennent la route, de celles qui commencent à s’écarter de la réalité. Mais au delà de ses apports nouveaux ou non (je ne suis pas capable d’en juger), l’article de Lakatos remet en perspective ces discussions d’une manière très vaste et agréable à suivre, logique et sereine.

    Postures épistémologiques

    L’auteur décrit plusieurs attitudes possibles, dont Lakatos critique rarement “par principe » les fondements (tous rationnels) : il montre (a) ce que la position cherche à sauver, (b) sur quelles hypothèses elle s’appuie, (c) pourquoi ça casse, et (d) ce qu’on peut tout de même en conserver dans une approche plus robuste. J’avoue avoir demandé à l’IA (Copilot en l’occurence) de faire une lecture, puis une synthèse du document après l’avoir lu, et que, comme je suis flemmard, j’ai demandé dans la foulée à ce qu’il me fasse un tableau pour garder ces éléments en tête de manière synthétique. Je les mets en fin d’article car ils sont plutôt bien faits.
    Les idées clefs peuvent être résumées ainsi, je grossis un peu le trait mais les idées sont là :

    • Pendant longtemps, on pensait que la science produisait des vérités prouvées. Lakatos appelle cela le justificationnisme. Mais cette idée s’effondre pour deux raisons : les théories ne peuvent pas être logiquement prouvées à partir des faits, et l’histoire des sciences montre qu’elles changent. La science est une succession d’échecs, certes cumulatifs, mais c’est sans appel : aucune théorie n’est définitivement vraie.
    • le probabilisme (les théories ne sont pas vraies, mais plus ou moins probables) ne fonctionne pas non plus, car comme Popper l’a démontré, toute théorie a, sur le long terme, une probabilité nulle (puisqu’elle sera un jour dépassée, sa probabilité d’être vraie est 0).
    • la falsificationnisme (ou réfutationnisme) apporté par Popper introduit une nouvelle manière de penser cela : on ne doit plus chercher à prouver une théorie, mais à la tester pour la réfuter.
      Une théorie est scientifique si elle est testable et si elle peut être contredite par une expérience (concrète ou de pensée)

    Lakatos démonte une forme de falsificationnisme naïf (c’est là où ça devient intéressant), sur la base de deux choses factuelles qui forcent à raffiner. Premièrement, il n’y a pas de « faits purs ». Les observations dépendent toujours de cadre théoriques, qui structurent l’analyse que l’on fait des observations. Ensuite, une théorie, et c’est le cas dans la pratique, ou pour de bonnes raisons souvent, peut toujours être sauvée face à des faits qui le contredisent. Quand une anomalie apparaît, les scientifiques ne disent pas : « la théorie est fausse », mais ils ajustent en ajoutant des hypothèses auxiliaires, remettant en question les conditions initiales, ou les instruments. CE n’est pas malhonnête, c’est économe et souvent c’est une attitude pertinente. S’appuyant sur l’idée (que l’on trouve chez Kuhn aussi) que les décisions scientifiques sont en partie conventionnelles (on décide ce qu’on considère comme un fait fiable), Lakatos propose un raffinement des idées de Popper : le falsificationnisme sophistiqué. Une théorie n’est pas rejetée à cause d’une anomalie seule, ou d’un fait qui la réfute. Elle est rejetée seulement si : une nouvelle théorie apparaît et qui est meilleure : expliquer ce que l’ancienne expliquait, prédire des faits nouveaux et être partiellement confirmée.

    Programme de recherches

    Lakatos introduit donc le concept de progrès scientifique à 3 coins : faits (bien sûr), théorie A et théorie B en compétition. La science progresse par la compétition entre les théories. Par la réfutation par les faits, bien sûr, mais une théorie n’est vraiment réfutée que s’il y a une meilleure théorie à se mettre sous la dent. Et d’ailleurs, c’est l’idée des programmes de recherche : on n’a pas affaire à des théories seules, mais à des séries de théories, qu’il appelle programme de recherche. Un programme de recherche c’est :

    • Noyau dur (hard core) : des principes fondamentaux non remis en cause (par choix méthodologique). L’auteur parle d’heuristique négative : interdit d’attaquer le noyau dur & les problèmes doivent être résolus ailleurs
    • Ceinture protectrice : des hypothèses auxiliaires, modifiables pour protéger le noyau. Ici, heuristique positive : ces éléments de ceinture protectrice guident la recherche, indiquent quelles pistes explorer et
      orientent les nouvelles théories. C’est le programme de recherche associé au noyau dur non attaquable.

    Lakatos amène donc l’idée majeure, en opposition partielle avec Kuhn, que la science n’est pas qu’une affaire de consensus social sur ce qui est vrai ou non, mais qu’elle est le lieu de déploiement de programme de recherche progressistes et dégénératifs. La rationalité scientifique s’évalue dans le temps : un programme est rationnel tant qu’il est progressif (il produit du nouveau contenu corroboré) et devient irrationnel quand il dégénère (ajustements ad hoc sans gains).

    J’ai trouvé cet article passionnant, et très riche. Je laisse à la suite, en annexe, les tableaux produits par l’IA, car ils me permettent de conserver une trace d’un niveau de détail plus fin.

    Annexes

    Tableau A : justifier / douter / remplacer

    Tableau A — Positions “de fond” (justifier / douter / remplacer) chez Lakatos
    Attitude / école Prémisses / hypothèses de base Ce que ça vise / promet (norme d’“honnêteté”) Où et pourquoi ça casse (diagnostic Lakatos)
    Justificationnisme (tradition dominante)
    (rationaliste & empiriste)
    • La connaissance = énoncés prouvés.
    • Rationalistes : preuves extra-logiques (intuition, révélation, etc.).
    • Empiristes : base factuelle certaine + logique inductive.
    • Ne rien affirmer d’improuvé.
    • Réduire l’écart entre spéculation et savoir établi.
    • Impossible de prouver une base empirique certaine.
    • Impossible d’une induction infaillible qui “augmente” le contenu.
    • Résultat : les théories restent improuvables.
    Scepticisme justificationniste
    • Garde le standard : il faut des preuves.
    • Conclut : pas de preuve ⇒ pas de connaissance (seulement croyance).
    Démystifier la prétention à la connaissance scientifique.
    • Issue “toxique” du justificationnisme : si l’idéal du prouvé échoue, tout s’effondre.
    • Risque : glisser vers irrationalisme / superstition.
    Probabilisme / néo‑justificationnisme
    (ex. Carnap)
    • Remplacer la preuve par des degrés de probabilité relatifs à l’évidence disponible.
    • N’énoncer que du “hautement probable”.
    • Ou publier théorie + évidence + probabilité.
    • Sous conditions générales, les théories ont une probabilité zéro au sens strict.
    • Donc l’approche ne discrimine plus utilement.
    “Vérité par consensus”
    (Polanyi / Kuhn, cadrage Lakatos)
    • La vérité dépend d’un consensus changeant.
    • Rationalité décrite via dynamique sociale de communauté.
    Expliquer stabilité et changement des théories par le social.
    • Risque de dissoudre la rationalité dans la sociologie.
    • Utile descriptivement, insuffisant pour fonder des critères d’évaluation.

    Tableau B : Réfutation / convention / progrès

    Tableau B — Positions sur la critique empirique (falsification / convention / progrès) chez Lakatos
    Attitude / école Prémisses / hypothèses de base Ce que ça vise / promet Où et pourquoi ça casse
    Falsificationnisme dogmatique
    (= “naturaliste”)
    • Frontière “naturelle” observation / théorie.
    • Les énoncés observationnels peuvent être prouvés vrais par l’expérience.
    • Donc une observation peut réfuter définitivement une théorie (modus tollens).
    • Science : pas de preuve, mais des réfutations.
    • Honnêteté = définir à l’avance un test tel que l’échec impose l’abandon.
    • Infalsifiable ⇒ “métaphysique”.
    • Pas d’observation “pure” (théorie‑chargée).
    • Les faits ne prouvent pas des propositions (seules propositions → propositions).
    • Les grandes théories ne “forbid” pas simplement des états observables sans auxiliaires / ceteris paribus.
    Fallibilisme “catastrophe”
    (sceptique)
    • Si tout est fallible (théories + “faits”), aucune élimination rationnelle n’est possible.
    • On ne fait que constater des incohérences : “anything goes”.
    Conclure à l’absence de progrès rationnel ; science = spéculation.
    • Abandon des standards intellectuels : “Babel”, chaos.
    • Impossible de justifier une élimination rationnelle des théories.
    Conventionalisme conservateur
    (Poincaré, Milhaud, Le Roy)
    • Après succès initial, décision de rendre une théorie “irréfutable” de fait.
    • Absorption des anomalies via “stratagèmes” (auxiliaires, réinterprétations).
    Stabiliser la science mature ; réparer plutôt que renverser.
    • Enfermement : plus la science avance, moins l’évidence empirique a de pouvoir contre les théories établies.
    • Explique mal les grands remplacements théoriques.
    Simplicisme de Duhem
    • Les théories ne meurent pas par réfutation directe.
    • Elles s’écroulent quand les réparations détruisent simplicité / bon sens.
    Permettre remplacement sans “crucial experiment” strict.
    • Critère trop vague : dépend du goût, de la mode ; manque d’objectivité.
    • La simplicité est contestable et historiquement ambiguë.
    Falsificationnisme méthodologique “naïf”
    (Popper + décisions)
    • Admet la faillibilité, mais décide d’énoncés “de base” acceptables via techniques.
    • Construit une “base empirique” provisoire (entre guillemets).
    • Conserve une élimination relativement directe après “falsification” (au sens méthodologique).
    Maintenir une critique empirique “hard‑line” malgré le fallibilisme.
    • Décisions risquées : on peut éliminer une théorie vraie et garder une fausse.
    • Problèmes avec ceteris paribus : dépendance à des décisions supplémentaires.
    • L’histoire des sciences ne colle pas (lenteurs et audaces réelles).
    Falsificationnisme méthodologique sophistiqué
    (Lakatos / Popper amélioré)
    • T est falsifiée seulement si une T’ la surpasse :
    • (1) contenu empirique excédentaire (faits nouveaux),
    • (2) explique les succès de T,
    • (3) excédent corroboré.
    • Pas de falsification avant une meilleure théorie.
    Rendre la critique constructive : remplacer par mieux ; focaliser sur corroboration de l’excédent.
    • Il reste des décisions (ce qui compte comme observation, acceptation provisoire).
    • Paradoxe du “raboutage” (tacking) : nécessité de continuité.
    Programmes de recherche scientifique
    (Lakatos)
    • Programme = noyau dur protégé + ceinture protectrice d’auxiliaires.
    • Heuristique négative : ne pas attaquer le noyau ; heuristique positive : plan de construction.
    • Évaluation : progressif vs dégénératif.
    Expliquer la ténacité rationnelle et le progrès historique ; autoriser résistance intermittente aux anomalies si le programme reste progressif.
    • Ce n’est pas présenté comme “erroné”, mais comme dépassement.
    • Limites : jugements sur nouveauté/corroboration, et ligne empirique provisoire.
  • Flânerie #6

    Flânerie #6

    A la gare de Clermont-Ferrand, vendredi, j’ai acheté pour le trajet le dernier numéro de Métal Hurlant. J’ai été surpris, en le feuilletant, de découvrir qu’il était composé d’oeuvres originales, sous forme de nouvelles, et il y avait beaucoup de dessins très qualitatifs.
    J’ai notamment été assez bluffé par la petite histoire de Jacques Després, dont vous pouvez voir une image dans ce billet. Cela ressemble a de la 3D, post-traitée en 2D avec un style assez particulier. Le résultat est très chouette, en tout cas. J’ai été surpris de lire que Jacques Després était l’auteur d’un livre « Livre des grands contraires philosophiques », traduit dans plus de 80 pays. Etonnant pour un auteur de BD. Et ma surprise fut encore plus grande, en lisant sa fiche wikipedia, que ce livre a été co-écrit avec Oscar Brenifier. Car je connais (un peu) ce deuxième auteur : lorsque j’étais chez Renault, j’avais eu la chance de participer à plusieurs séances d’ateliers de Pratique Philosophique, dont j’ai gardé un souvenir unique. Il s’agissait de séance d’échanges philosophiques, avec une manière de conduire la discussion particulière, apportée par Oscar Brenifier, centrée sur le sens des mots et la logique, sur les idées, et faisant l’effort d’évacuer toutes les périphrases inutiles, les émotions tordant la réflexion, et toutes les conventions sociales bloquant le vrai échange d’idées. Passionnant.
    C’était très sympa, qu’au gré d’une flânerie dans les rayons d’un Relay de gare, je tombe sur des dessins fantastiques, faits par le co-auteur d’un livre philosophique qui me parle, et me donne envie. j’ai commandé le livre commun d’Oscar Brenifier et Jacques Després, et je vous en ferai bien sûr la recension.

  • L’étonnement philosophique

    L’étonnement philosophique

    Jeanne Hersch, philosophe Suisse, a écrit en 1993, 7 ans avant sa mort, une magnifique histoire de la philosophie intitulée « L’étonnement philosophique ». Livre de maturité, impressionnant de clarté et d’esprit de synthèse, c’est un véritable petit bijou que j’ai déjà recommandé à beaucoup de monde. Après l’avoir lu, j’avais fait un court billet (« Source d’étonnement« ) en 2009 (!), où je dissertais sur la partie concernant Héraclite et Parménide. Dans chaque chapitre, dédié à un philosophe ou à une Ecole de philosophie, Jeanne Hersch souligne le point d’étonnement, la question radicale, qui est la base de la démarche philosophique de chaque auteur.

    Kant

    Grâce à François, j’ai réouvert le livre pour lire le chapitre sur Kant. C’est une magistrale introduction à la pensée de Kant : en 50 pages, Hersch réussit à introduire la démarche de Kant, ses questions métaphysiques, et à nous partager de manière très structurée, en partageant les clefs de compréhension de son « jargon », l’intégralité des « 3 critiques ». J’aimerais pouvoir garder précieusement ces 50 pages en tête, car elles résonnent avec plusieurs parties de mon essai sur le « réel ». D’ailleurs, je dois dire que, si j’aurais bien voulu avoir lu Kant avant d’écrire mon essai, j’ai été plutôt rassuré par cette lecture : mes propres pensées, basées sur Popper et Ferraris, ne m’ont pas fait écrire ou penser trop de conneries (il faut dire qu’à coup sûr, ces deux-là, plus sérieux que moi ont très certainement lu Kant). Ce chapitre dédié à Kant me donne envie de découvrir cet auteur, et je vais déjà réintégrer des éléments de tout cela dans mon essai. Je garde ici quelques notions que je trouve intéressantes à conserver à titre de « traduction » des mots de Kant.

    Concept Définition
    Analytique Se dit d’un jugement où le prédicat est déjà contenu dans le sujet (ex. : « Tous les corps sont étendus »). Il est explicatif et ne ajoute pas de nouvelle connaissance.
    Synthétique Se dit d’un jugement où le prédicat ajoute une information nouvelle non contenue dans le sujet (ex. : « Tous les corps sont pesants »). Il étend la connaissance.
    A priori Connaissance indépendante de l’expérience, dérivée de la raison pure, nécessaire et universelle (ex. : mathématiques).
    A posteriori Connaissance dépendante de l’expérience, empirique et contingente (ex. : observations sensorielles).
    Phénomène La chose telle qu’elle apparaît à nos sens, structurée par les formes a priori de la sensibilité (espace et temps) et les catégories de l’entendement.
    Noumène La chose en soi, indépendante de notre perception et inaccessible à la connaissance humaine, par opposition au phénomène.
    Jugement Proposition qui affirme ou nie un prédicat d’un sujet ; Kant distingue les jugements analytiques et synthétiques, a priori et a posteriori.
    Nécessaire Ce qui ne peut pas être autrement ; lié aux vérités a priori, universelles et immuables.
    Universel Valable pour tous les cas sans exception ; caractéristique des jugements synthétiques a priori qui fondent la science.
    Empirique Relatif à l’expérience sensible ; opposé à l’a priori, source de connaissances a posteriori.
    Transcendantal Relatif aux conditions a priori de possibilité de l’expérience et de la connaissance (ex. : l’esthétique transcendantale pour l’espace et le temps).

    Et comme je sais que je devrais réutiliser d’une manière ou d’une autre les catégories de l’entendement dans mon dernier chapitre, je les pose ici aussi.

    Groupe Catégorie Définition succincte
    Quantité Unité Le concept de l’un, base de toute mesure.
    Pluralité Le concept du multiple, permettant la distinction des parties.
    Totalité Le concept du tout comme synthèse de l’unité et de la pluralité.
    Qualité Réalité Le concept de l’être positif, ce qui remplit l’intuition.
    Négation Le concept de non-être, absence de réalité.
    Limitation Le concept de réalité bornée par la négation.
    Relation Inhérence et subsistance (substance et accident) Le rapport entre une substance permanente et ses propriétés changeantes.
    Causalité et dépendance (cause et effet) Le rapport de succession nécessaire entre phénomènes.
    Communauté (réciprocité) Le rapport d’interaction mutuelle entre substances.
    Modalité Possibilité – Impossibilité Accord ou désaccord avec les conditions formelles de l’expérience.
    Existence – Non-existence Présence ou absence dans le temps et l’espace.
    Nécessité – Contingence Existence inconditionnelle ou conditionnelle.
  • Penser contre soi-même

    Penser contre soi-même

    Nathan Devers (dont la fiche wikipedia donne un peu le profil) est un intellectuel. Dès son plus jeune âge, il ne vibre que pour la spiritualité et les rituels, lectures et chants qu’il peut entendre dans sa synagogue. Boulimique de lecture, surdoué, brillant, il se destine à devenir rabbin, et a visiblement toutes les qualités pour ce faire. Mais, et c’est ce que raconte magnifiquement son livre « Penser contre soi-même », c’était sans compter sur la littérature, et sur la philosophie.
    Car son parcours tout tracé pour continuer à progresser dans l’étude de la Torah, du Talmud, et dans les textes de Maïmonide s’est heurté, fracassé même, sur l’évolution spirituelle de l’auteur, supportée par la découverte de la littérature, puis grâce à un ami de sa synagogue, de la philosophie. Nathan Devers en a fait sa vie.
    Je ne dirais pas, d’ailleurs, que Nathan Devers a perdu la foi, comme le dit le quatrième de couverture. Je pense qu’il était beaucoup plus intéressé par le mystère, et par l’acquisition du savoir que par Dieu. Par les acrobaties intellectuelles et sémantiques, les raisonnements, que par la croyance ou la foi. Ce n’est que mon avis et j’interprète peut-être à tort ce qu’il en raconte.
    Quoi qu’il en soit, c’est dans un français magnifique que l’auteur nous décrit son parcours spirituel et philosophique, d’une manière profonde et drôle, détachée et en même temps incandescente. Paradoxe apparent, il se plonge dans la philosophie pour le doute radical, et la capacité à sortir de ses déterminations, préjugés et certitudes : mais il finit par comprendre qu’on ne pense réellement qu’à partir d’un point de vue particulier, d’un ancrage dans un parcours, et il finit par accepter dans sa manière de philosopher son héritage judaïque. Il philosophe à proprement parler « en juif » : je retrouve dans sa méthode et sa manière d’articuler doute, questionnement, décalages systématiques dans le point de vue, une part du ton et de l’esprit de Levinas, lisible dans ses Quatre Lectures Talmudiques.
    C’est un livre que j’ai dévoré, facile à lire, captivant. Nathan Devers a perdu la foi, peut-être, mais je vois aussi, dans son style, dans sa manière de penser en quoi il est toujours, finalement, religieux. Bien sûr pas dans le monde des idées, où il pratique le doute radical et cherche, toujours, à se réinventer, à questionner les vérités considérées comme acquises. Il n’y a pas beaucoup de place pour Dieu dans ce monde. Mais sa fibre personnelle, sa liberté, sa sensibilité, radicale, intense, tourmenté, et son engagement total dans ce qu’il fait montre une personnalité hors-norme, et un parcours très particulier, proche de l’ascèse religieuse.
    A titre personnel, j’aurais envie de lui conseiller d’être un peu moins cérébral, d’utiliser plus ses mains, son corps, et de faire des enfants, pour équilibrer un peu ce tempérament de feu, inlassablement en quête d’un sens qu’il a philosophiquement déjà abandonné.

  • De Gaïa à l’IA

    De Gaïa à l’IA

    Sous-titré « pour une science libérée de l’écologisme », le dernier ouvrage de Jean-Paul Oury, docteur en histoire des sciences et technologies, De Gaïa à l’IA, est remarquable par son ampleur, sa profondeur, et la rigueur de son analyse. Malgré quelques petits défauts, je ne saurais assez en recommander la lecture.

    L’Humanité menacée par les idéologies

    Comme toujours, ce sont les idéologies qui, portées par des personnalités radicales et excessives, sont la plus grande menace pour l’humanité. Que ces idéologies soient religieuses, technocratiques, scientistes, ou autre, cela ne change pas grand-chose : leur manière de nier le réel, et les faits, et de classer les sceptiques dans le camp du Mal, en font des leviers d’oppression et de violence. Le quatrième de couverture résume très bien le propos du livre.

    L’humanité est à la croisée des chemins. D’un côté, les idéologues de l’écologisme (l’écologie politique) nous promettent le retour à un état de nature idyllique. Ce nouveau totalitarisme cherche à imposer la décroissance et ses militants les plus extrêmes en appellent à la disparition de l’espèce humaine, considérée comme un cancer pour la planète. Les arguments scientifiques sont alors soigneusement choisis, instrumentalisés, pour correspondre à leurs conclusions. De l’autre côté, une foi aveugle dans le tout-technologique incarnée par le courant post-humaniste du transhumanisme, pourrait bientôt façonner un monde tout aussi dangereux. Celui-ci serait contrôlé et surveillé par ceux qui maîtrisent les algorithmes. Cette société de contrôle mettrait en péril nos libertés, mais également l’humanité tout entière avec le projet de la fusionner avec les machines. Après nous avoir plongé dans deux dystopies, la Collapsocratie, dictature verte décroissante, et l’Algorithmocratie, monde hyper-technologique vide de sens, cet essai cherche une voie de sortie pour l’individu. L’auteur s’interroge sur les limites de la science des ingénieurs et celle des législateurs, et nous propose un manifeste de politique scientifique en dix points dans l’objectif d’échapper aux idéologies de ce nouveau monde et retrouver la libre-responsabilité.

    Laboureur inlassable

    Vous pourrez trouver un excellent « résumé » du livre dans l’article détaillé de Francis Richard, pour le site Les Observateurs. L’ouvrage est dense, très documenté, et Jean-Paul Oury, visiblement passionné par son sujet, le travaille en profondeur. L’auteur est, dans le bon sens du terme, un laboureur. Cette thématique (libérer la science des idéologies) il la travaille depuis longtemps, et a écrit des dizaines de tribunes, papiers, et plusieurs ouvrages (dont un recensé ici : Greta a tué Einstein). Et ce travail a conduit à en faire un terrain fertile, propice à faire pousser de belles choses.
    Et c’est ce qui donne la très grande force à l’ouvrage : d’une part son auteur ne fait jamais l’économie d’aller regarder de près, en en épousant la logique pour mieux les désamorcer, les arguments de ses adversaires. Il ne fait jamais l’économie non plus, d’aller regarder et comprendre les oppositions philosophiques sous-jacentes aux discussions, pour mieux comprendre les grands paradigmes de pensée qui sont à l’œuvre. Il se dégage toujours de ces réflexions une position rationnelle, scientifique et ouverte, cherchant la voie du milieu, réaliste, pragmatique sans négliger les idéaux de liberté. Et sachant toujours séparer les disciplines : la politique et la science, la philosophie et l’épistémologie, et en fin d’ouvrage, la politique scientifique (à l’échelle d’un pays) et la science. Cette rigueur intellectuelle est probablement ce qui rend cet ouvrage indispensable.

    Petits défauts ?

    Comme je connais l’auteur, et après avoir partagé les raisons de lire cet ouvrage, il me paraît important de souligner quelques faiblesses (à mes yeux) de l’ouvrage, et quelques points de désaccords. Ils sont minimes :

    • Les œuvres comme les gens ont toujours (?) les défauts de leurs qualités. Le côté très documenté, très systématique du livre, le rend aussi un peu touffu, foisonnant, pleins de circonvolutions. Je ne parle pas du style, qui est très clair et facile à suivre, mais du cheminement de pensée et du plan général. Il manque à mon sens un travail d’édition à ce livre, pour en canaliser la force, et le rendre un peu plus synthétique.
    • A certains moments, et je pense dans un louable souci de transparence, l’auteur partage des motivations personnelles. C’est à la fois intéressant et utile, mais cela aurait mérité d’être regroupé dans une section spécifique.
    • Sur le sujet du CO2 et de son impact sur le climat, l’auteur, écrit un chapitre assez drôle puisqu’il commence par faire comme s’il s’était converti à une nouvelle religion pour finir par faire une démonstration magistrale qu’a minima un esprit lucide doit constater que débat scientifique il y a sur la question. Seulement, ce faux aveu, s’avère n’en être pas un. En fin d’ouvrage Jean-Paul Oury écrit que l’énergie doit être « décarbonée ». Ce qui montre, à mon avis, que malgré le débat scientifique réel sur le sujet, l’auteur a choisit un « camp ». Et ce faisant il se tire une balle dans le pied. Tout l’édifice « décroissant » de l’écologisme repose, in fine, sur cette entourloupe intellectuelle et scientifique, financée à coup de milliards et de censure. Il s’agit là d’un point de profond désaccord : où est passé l’esprit rationnel si, sur un sujet où les scientifiques ne sont pas d’accord, on prend des décisions politiques en faisant comme s’ils l’étaient ?

    A mettre entre toute les mains

    Ces petits points de discussions ne changent pas vraiment la donne : ce livre est remarquable, et l’on souhaiterait qu’il trouve une audience large, des relais médiatiques (parmi ceux, nombreux, que JP Oury cite), et que des politiciens (certains comme David Lisnard, cité dans l’ouvrage, sont déjà visiblement dans la même logique) prennent en compte ce Manifeste pour une vraie politique scientifique, débarrassée de l’idéologie, pragmatique et au service des citoyens.

  • Notions de philosophie

    Notions de philosophie

    « Notions de philosophie » est une superbe somme, organisée et supervisée par Denis Kambouchner, chez Folio. Trois tomes copieux, dont les différents articles traitent chacun d’une grande notion de philosophie : la culture, la liberté, les croyances, etc…
    C’est un ouvrage qui m’a servi à plusieurs reprises, notamment pour découvrir le travail d’Alain Boyer qui y signe l’article « Justice sociale et égalité » (splendide et très très riche). Cela m’avait été très utile avant d’aller l’interviewer (interview exclusive). Et comme il vient de me resservir récemment, j’en recommande la lecture et la possession, car l’article que j’utilise, « Les croyances », est vraiment remarquable. Il est signé par Pascal Engel, et est à la fois précis, complet, très documenté et d’une grande rigueur conceptuelle (je crois que c’est un des apports de la philosophie analytique). Je suis heureux d’avoir cette somme dans ma bibliothèque : elle me resservira à coup sûr !